24 Heures du Mans 1987
La Course

Nous y sommes. Cette bagarre tant attendue entre les Porsche et Jaguar officielles, arbitrée par les Kouros et 962C privées, va pouvoir débuter. La pluie s’est invitée à la fête en début de matinée, et malgré qu’il ne tombe plus de goutte, la piste reste très humide au moment où les voitures s’élancent derrière le Pace Car. De ce fait, la plupart des pilotes sont en pneus pluie, excepté la Kouros-Mercedes n°61 de Mike Thackwell qui chausse des slicks juste avant le départ. Du coté des voitures de têtes officielles, les deux 962C Rothmans et la Jaguar de Brundle sont en Slicks retaillés. Comme c’est le cas chaque année, certains concurrents connaissent déjà des ennuis mécaniques, avant même le départ du tour de formation. Cette année, les nominés sont Roger Dorchy  dont le filtre à essence de sa WM-Peugeot est resté bouché de même qu’Olindo Iaccobelli qui se voit privé de démarreur au volant de sa Royale RP40.

 

Sans grande surprise, Jochen Mass et Hans Stuck boucle le premier tour en tête, devant la Jaguar de Martin Brundle, la Kouros de Johnny Dumfries et l’autre Jaguar XJR-8 LM d’Eddie Cheever. Derrière, la rébellion des outsiders s’organise déjà puisqu’Oscar Larrauri (962C Brun), Mike Thackwell (Kouros), Alan Jones (Toyota) et Pierre-Henri Raphanel (Cougar) s’accrochent aux voitures de têtes. Au fil des premiers tours, la situation se décante légèrement. Les deux Porsche 962C Rothmans continuent de mener les débats, suivies de très prés par la Jaguar de Brundle, avec qui elles forment un groupe de trois pour le moment solidement en place au commandement. En ce début de course, la véritable surprise vient de l’équipe Toyota : Alan Jones, au volant de la n°36 et Tiff Needell au volant de la n°37 se classent pour le moment en cinquième et sixième position, ce qui les place indiscutablement en positions de chasses derrières les leaders.

Alors que les positions semblaient être figées, l’évolution du classement à l’approche de cette fin de première heure de course va être pour le moins surprenante. Il est 17 heures dans la Sarthe, et le public massé nombreux sur les balcons de ravitaillements se trouve indubitablement surprit de constater que la Porsche 962 C de Mass vient déjà de ravitailler deux fois, en seulement 57 minutes de course. Quel mal commence à « ronger » la voiture officielle ? Pour le moment, personne ne sait, mais la situation est tout de même inquiétante puisque trois autres Porsche sont déjà hors course, et pas des moindres. En l’espace de quatre tours, Reinhold Joest vient de perdre ses deux voitures, et il ne reste plus qu'une seule Porsche du Team Kremer. Voilà trois voitures, jouant la gagne déjà au tapis. A la fin de cette première heure, notons également les problèmes électroniques rencontrés par la Kouros de Thackwell qui chute au 7ème rang à 1 tour des leaders Eddie Cheever/Raoul Boesel sur la Jaguar n°4. En catégorie C2, le match se joue pour le moment, sans grande surprise, entre la Spice n°111 de Spice/Velez/De Henning en tête du groupe et l’Ecosse-Ford n°102 de Leslie/Mallock/Duez.

 

Une heure de course, et c’est déjà l’hécatombe parmi les Porsche Joest et Kremer. Elles sont toutes les trois "out", moteurs cassés !

 

 

C’est à l’entame de ce qui aurait dû être son 16ème tour, que la Porsche 962C de Wollek/Mass/Schuppan s’arrêtera définitivement devant son box : moteur cassé. Voilà le tournant de la course, après seulement 1 heure de course et c’est un véritable vent de panique qui souffle maintenant au sein du Team Rothmans. Il reste plus de 340 tours de la piste Mancelle à parcourir, et les trois Jaguar XJR-8 LM officielles encerclent désormais la seule et unique Porsche usine encore en course.  Maintenant tout est clair, le mal qui vient de dévorer ces quatre 962C est cerné. L’essence fournit lors des essais est différente de celle qui alimente maintenant les voitures en course. Son taux d’octane est sensiblement inférieur à celui présenté lors des séances qualificatives, et les réglages d’injections par conséquent totalement faussés. L’équipe officielle Porsche rappel au plus vite la voiture de Stuck, qui dés le début de la seconde heure va recevoir des soins particulièrement attentionnées de la part du staff du Team Allemand. Dans leur malheur, Stuck/Bell/Holbert ne perdent qu’un tour dans le remplacement de leur Motronic, et continuent sans relâche de mener bataille avec les Jaguar pour le moment seules en tètes.

La lutte au sommet de la hiérarchie est tout simplement magnifique. Après 2H30 de course, seule cinq petites secondes séparent les trois premiers, à savoir John Nielsen, Eddie Cheever et Derek Bell. Bientôt rejoint par John Watson, au volant de la Jaguar n°5, ce qui est maintenant un quatuor de tête va se "tirer la bourre" comme cela jusqu’à la tombée de la nuit. Les voitures tournent à la perfection, enchainant leurs passages devant les stands comme des métronomes, et l’arrivée de la fraicheur de la nuit ne fera que baisser les temps au tour.

 

Ce qui rend cette lutte particulièrement excitante, passe également par le fait que chaque protagoniste y connaîtra sa petite frayeur, toujours sans conséquence au classement, et à chaque fois suivie d’un retour acharné dans la bataille. Derek Bell, alors dans le baquet de la Porsche n°17, ne pourra éviter un tête à queue au virage d’Arnage. Le temps faire demi-tour dans l’échappatoire, et le britannique était de nouveau en piste. Pour Jan Lammers, le changement d’un câble d’accélérateur lui fera perdre 4 minutes aux stands, et du coté de Martin Brundle, un accrochage avec Alain Ferté (Nissan R86V n°29) l’obligera à changer l’aileron arrière de sa Jaguar. Malgré cela, le trio Nielsen/Brundle/Hahne domine légèrement les débats au moment de pointer les voitures à 22H00. Plutôt discrète jusqu’ici, la Porsche 962C du Richard Lloyd Racing pilotée par Cobb/Palmer/Weaver est classé quatrième après ces six premières heures courues.

 

Si pour les équipages de tète les incidents rencontrés n’ont guère de conséquences sur leurs tableaux de marche, ce n’est pas le cas de toutes les voitures présentes sur la piste Sarthoise. Du coté de Walter Brun, la Porsche 962 C n°2 de Larrauri/Pareja/Schafer finira sa course d’une manière pour le moins acrobatique. En effet, Valentin Schäffer ne pourra rétablir sa voiture alors en perdition dans la nouvelle portion du circuit, et se retrouvera sur le toit dans une position qui sellera indéniablement son abandon. Voilà une autre 962C à terre. Chez Toyota, les mécaniciens et ingénieurs font grises mines : il n’y a plus de voiture en course. La 37 de Needell/Sekiya/Hoshino a cassé son joint de culasse peut après 18 heures, alors qu’elle occupait une superbe place d’outsider derrière les intouchables Porsche et Jaguar et la 36 elle, sera déclassée après qu’Alan Jones l’ai abandonné pour rejoindre son stands après une panne d’essence.

 

Après avoir signé un impressionnant tour en 3.25.4, Johnny Dumfries sera trahi par la boite de vitesse de sa Kouros-Mercedes. Décidément, le couple du 8 cylindres allemand semble être intraitable avec la mécanique et il s’avère dorénavant indispensable que Peter Sauber devra fiabiliser le talon d’Achille de ses machines si il veut espérer une victoire au général lors d’une future édition. En ce qui concerne la voiture n°62, Henri Pescarolo est annoncé arrêté en bord de piste, cardan brisé…

Parmi les autres problèmes rencontrés, Pierre-Henri Raphanel est stoppé une quinzaine de minutes sur le bas coté de la piste à la suite d’une panne d’alimentation, et en catégorie C2, la Spice n°111 laisse sa position de leader à l’Ecosse de Ray Mallock  à la suite d’une crevaison.

 

 

 

La nuit est maintenant tombée sur la Sarthe, et à la vue du fabuleux spectacle visible sur la piste, les spectateurs désertent un peu la fête foraine pour rester admirer la lutte Jaguar/Porsche. La pluie fait de nouveau son apparition, et certains pilotes vont faire les frais de cette dégradation notoire de l’adhérence au sol. Ainsi Pierre de Thoisy sortira de la route au volant de la Porsche 962C du GDBA, de même que Patrick Gonin au volant de la Nissan n°29. Du coté d’Henri Pescarolo, nous l’avions laissé avec son bri de cardan loin dans la forêt, et bien c’est sans connaître l’opiniâtreté du pilote de la Kouros n°62. Alors que la voiture était déclarée hors course, Henri a suivit le conseil d’un mécanicien et remplacé le cardan défaillant par une clef à bougie. Miracle ou petit coup de pouce du destin ? Quoi qu’il en soit, la Kouros pourra rentrer à son stand, et repartira affronter la nuit vers 23 heures avec Mike Thackwell à son volant. A ce moment là, un incendie est signalé sur la Porsche Richard Lloyd. Abandon pour la voiture n°15 ! Devant, les machines de têtes font le trou, tant est si bien que les leaders comptent ½ heure d’avance sur le reste du peloton au moment de sonner les minuits. La course va toutefois prendre un important tournant à 2H30 du matin, en pleine nuit. Win Percy, ayant relayé un John Watson particulièrement fatigué, va heurter très violement le rail de sécurité en pleine ligne droite des Hunaudières, après une crevaison lente non détectée. Pourtant équipée d’un dispositif de contrôle de la température de pneus, la Jaguar n’échappera pas au même sort que celui qui fut réservé à Jean Louis Schlesser un an plus tôt. La faute à la pluie ayant rendue le système inopérant ! Un comble…

 

 

Après une très longue intervention du Pace Car, la course est relancée à 4H30 et à ce moment là, il est intéressant de noter la très belle prestation des deux voitures du Team Primagaz. La Porsche 962C de Lässig/De Dryver/Yver est pour l’heure quatrième et la Cougar-Porsche de Courage/Raphanel/Regout est cinquième. Bien placées au classement, les deux autos sont tout de même à 12 et 13 tours des leaders, eux mêmes regroupés en deux petits tours seulement. Chez Mazda, les mécaniciens ont eu du travail au cours de ce début de nuit, par le remplacement d’un essuie-glace et le changement d’un triangle de suspension arrière défectueux.

 

Comme cela est souvent le cas au Mans, c’est au petit matin que les incidents les plus sérieux arrivent. Les espoirs du Team Jaguar vont donc s’estomper encore un peu plus lorsqu’à 7H30, Martin Brundle revient devant son stand et arrête sa voiture dans un panache de fumé. Les mécaniciens ne mettront pas très longtemps à diagnostiquer le mal du prototype anglais et la sanction s’avérera sans pitié : rupture de joint de culasse, c’est l’abandon pour la plus valeureuse des XJR-8 LM engagées. Il ne reste alors en course que la voiture de Boesel/Cheever pour défendre les chances de Coventry, et alors que la Porsche 962C n°17 commence à s'échapper devant, la Jaguar n°4 perd ¾ d’heure dans le changement de sa boite de vitesse, vers 8H30. Nous y sommes, la messe est dite en faveur de la Porsche du Team Rothmans puisque maintenant, près de 15 tours séparent Stuck/Holbert/Bell de Cheever/Boesel ! Si la bagarre pour la victoire est, théoriquement jouée, celle pour les places d’honneurs réservent encore au public manceau un superbe spectacle et notamment celle entre la Cougar et la Porsche du Team Primagaz. A 9H15, la Porsche 961 officielle abandonne sur sortie de route puis incendie à la sortie d’Arnage. S’en est également terminé de la Kouros-Mercedes de Thackwell à la suite d’une crevaison dans la ligne droite des Hunaudières. En catégorie C2, la Spice n°111 reprend la tête à l’Ecosse de Leslie/Mallock/Duez, cette dernière étant victime d’une casse de son système d’échappement.

De 27ème au terme de la première heure, la Porsche 962C Kremer n°11 de Fouche/Konrad/Taylor est maintenant 5ème à deux petits tours de la Cougar C20 n°13. Son évolution au cours des heures montre bien la régularité exemplaire de son équipage, et surtout la 11 est la troisième et dernière des 962C encore en piste. L’hécatombe des Porsche est cette année impressionnante puisque huit d’entres elles ont déjà abandonné à « seulement » 10H00 du matin !

Outre ses problèmes de transmission, la dernière Jaguar rescapée connaît de nouveau des soucis mécaniques vers 10H00. Boesel tombe en panne d’allumage dans la « Mulsanne Straight ». Il lui faudra prés d’1/2 heure pour rejoindre les stands avant de repartir et perdre immédiatement son capot arrière. Eddie Cheever se glisse dans le cockpit, et comme si elle n’en avait pas eu assez, la Jaguar connaît d’autres problèmes. Pompe à essence out vers 11H15 puis le remplacement du porte moyeu avant gauche font faire chuter la Jag à la 5ème place du classement à 30 tours des leaders Stuck/Bell/Holbert toujours aussi réguliers aux avants postes.

 

 

Du coté de la seule Rondeau engagée, cette fin course va se transformer en véritable calvaire pour ses pilotes. Privé d’embrayage, chaque départ des stands sera un supplice pour le moteur Ford. A deux tours de la fin de l’épreuve, ce même mal viendra à bout de la Sauber Mercedes de Lombardi/Lempereur/Guillot qui se verra incapable de monter la courbe Dunlop !

A 16 heures, la Porsche n°17 franchie donc la ligne d’arrivée en vainqueur, mais également en conquérante courageuse. Elle se sera ainsi débarrassée de chacune des Jaguar officielles, pourtant bien supérieures en nombre. La seule voiture anglaise rescapée, la n°4 de Cheever/Boesel, verra difficilement le drapeau à damiers, sous les encouragements d’un très nombreux public britannique, fairplay malgré la défaite. Pendant seize heures, ces 24 Heures du Mans 1987 nous ont réservé un suspense magnifique, et une lutte acharnée entre les deux constructeurs Porsche et Jaguar. Malgré cette considérable défaite, les XJR8 LM, qui deviendront XJR9, seront à n’en pas douter de redoutables prétendantes à la victoire en 1988…

 

 

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Pierre-Yves RIOM / Photographies Jean-François RIOM